comment sortir du chantage budgetaire
Le Président Modibo KEITA, père de l’Indépendance du Mali, sachant parfaitement le rôle politique de la monnaie, avait compris très tôt en 1962 la nécessité d’acquérir la souveraineté monétaire. Il avait justifié sa décision de battre la monnaie malienne en ces termes:
« Aussi loin que nous remontons dans le temps, l’histoire nous enseigne que le pouvoir politique s’accompagne toujours et nécessairement du droit régalien de battre monnaie, que le pouvoir monétaire est inséparable de la souveraineté nationale, qu’il en est le complément indispensable, l’attribut essentiel. Pouvoir politique et pouvoir monétaire ne sont donc, à dire vrai, que les aspects complémentaires d’une seule et même réalité : la souveraineté nationale
… L’institut d’émission de cette zone monétaire, la Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest échappe presque totalement au contrôle des Gouvernements Africains. Certes, le souffle de la décolonisation a passé sur le vieil édifice mais sans trop l’ébranler. En effet, la réorganisation en cours de la Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest aura pour effet d’introduire quelques réformes audacieuses, mais qui n’en seront pas moins en retard de quelques années encore sur nos jeunes indépendances.
Ainsi, l’organisation de la monnaie et du crédit ne relève pas des Gouvernements Africains. Tous les pouvoirs de décision dans ce domaine sont concentrés au sommet, c’est-à-dire à Paris.
Comment promouvoir dès lors le développement économique harmonieux de la Nation si l’on ne dispose pas de moyens nécessaires, du puissant levier de commande que constitue la monnaie ?
Point n’est besoin d’être économiste pour savoir que la monnaie, au niveau national, est à la fois une garantie de liberté et, mieux encore, un instrument de puissance.
Garantie de liberté, parce qu’elle nous permet, non pas de faire ce que l’on veut, mais bien plutôt d’agir dans le sens de l’intérêt national.
Instrument de puissance -dans la mesure où elle nous donne la possibilité de contraindre les féodalités économiques et les groupes de pression qui veulent ignorer l’intérêt national pour ne défendre que les privilèges exorbitants hérités du régime colonial moribond.
Enfin, et surtout, par ce choix qui balaie une des survivances, une des séquelles les plus vivaces de l’ordre colonial, nous entendons demeurer résolument fidèles à l’esprit de décolonisation totale… Car ce serait singulièrement en limiter la portée, en dénaturer le sens profond que de croire un instant que la décision de créer notre monnaie n’a d’autre ambition que de flatter l’orgueil national. Par delà cette légitime fierté, apparaît surtout notre volonté inébranlable d’atteindre l’objectif essentiel que nous nous sommes fixé, je veux dire la réussite du Plan Quinquennal qui commande le développement économique harmonieux du pays, la promotion sociale de nos masses laborieuses, en un mot, le devenir même de la Nation. La monnaie nationale, c’est d’abord l’instrument nécessaire d’un développement économique réel. Or, l’expérience le prouve, la planification du développement ne peut être réalisée par un Gouvernement dépourvu de pouvoirs monétaires. Avoir son autonomie monétaire, disposer des pouvoirs monétaires, c’est, sur le plan interne, pouvoir régler et contrôler comme on l’entend l’émission de la monnaie métallique et fiduciaire, la direction du crédit, aussi bien aux entreprises, privées ou publiques, qu’à l’Etat. Mais, c’est aussi et surtout, sur le plan externe, avoir la possibilité de contrôler la validité des paiements extérieurs conformément au plan du commerce extérieur, d’assurer le rapatriement de la contre-valeur des exportations, d’empêcher les transferts spéculatifs. Il est clair que la détention de tels pouvoirs est absolument nécessaire à un Etat qui veut promouvoir le développement harmonieux et planifié de son économie. Et le Mali, en raison même de sa situation géographique et de l’importance de ses courants d’échanges avec les autres Etats de l’Afrique de l’Ouest, ne peut logiquement faire abandon de sa souveraineté monétaire. L’Etat, en recouvrant son autonomie monétaire, sera mieux armé pour orienter la vie économique de la Nation en fonction de l’intérêt général, en exerçant, au niveau de la distribution du crédit, un double contrôle quantitatif et qualitatif.
Un contrôle quantitatif tout d’abord qui permet à l’Institut d’Emission de proportionner les concours bancaires qui sont la contre partie naturelle de l’émission monétaire, aux besoins réels de l’économie. Mais surtout, par ce biais, l’Etat peut, grâce à un réglage convenable de l’émission et des flux monétaires, favoriser et accélérer l’accumulation monétaire interne sans laquelle le Plan Quinquennal n’est plus qu’une affiche de propagande électorale, un immense trompe-l’œil, et sa réalisation, une chimère. Un contrôle qualitatif ensuite, à la fois discriminatoire et sélectif qui permettra à notre Institut d’Emission, de refuser certains concours considérés comme nuisibles à l’économie, et de mesurer les crédits en fonction des objectifs prioritaires du plan. Cette politique sélective du crédit permettra tout d’abord de renverser les priorités artificielles imposées par l’ordre économique colonial et qui n’avaient d’autres objectifs que de favoriser le commerce de traite d’importation qui constitue encore la source essentielle des profits du grand capital colonial. Dans le même temps, l’Etat donnera la primauté aux investissements de base sacrifiés sous le régime colonial parce que, non immédiatement rentables et selon un ordre d’urgence fixé par les autorités du plan, donc conforme aux aspirations de nos masses. Parallèlement, nous n’assisterons plus à la prolifération anarchique d’entreprises parasitaires, ou d’opérations spectaculaires à caractère de propagande, sans intérêt pour le pays et trop souvent financées au détriment de réalisations sans doute plus discrètes mais aussi plus décisives pour le développement de la Nation, telles que les routes, les écoles, les dispensaires de brousse, etc…Voilà,… ramassées en quelques mots, les raisons profondes, politiques et économiques qui ont guidé notre choix, qui ont présidé à la création de notre monnaie nationale, le franc malien ».
Malgré ce beau discours, le président Modibo KEITA a échoué pour plusieurs raisons dont ci-après quelques-unes.
- Modibo KEITA a pris son indépendance monétaire dans un environnement international où la violence du néo-colonialisme était encore très vivace et se servait de certains dirigeants africains pour torpiller ou même assassiner lâchement d’autres leaders africains patriotes !
Le Président malien, guidé par le socialisme sentimental, a nationalisé tous les secteurs économiques au détriment du secteur privé qui produit l’essentiel des richesses du pays où s’est créée par conséquent la pénurie des biens et services vitaux pour la population.
- Le Président KEITA a fixé très bas les prix des produits agricoles dont la production a chuté considérablement, accélérant ainsi l’exode rural et l’inflation.
- Le leader malien a augmenté les revenus des fonctionnaires qui ne produisent aucun bien économique.
Au total, la demande globale des produits étant supérieure à l’offre, l’inflation plus haut constatée s’est amplifiée durablement. Le régime de Modibo KEITA s’est réduit à combattre inlassablement l’inflation mais en vain : l’échec a été consommé au grand plaisir des agents actifs du néo-colonialisme français dévastant l’Afrique sous des formes multiples !
Cependant, l’expérience douloureuse du Mali ne doit pas justifier le rejet de la souveraineté monétaire par les Africains. Car ce n’est pas parce qu’un salarié, qui travaille régulièrement, gère mal son salaire qu’il ne doit plus être payé à la fin de chaque mois au même titre que ses collègues travaillant dans la même entreprise que lui !
L’indépendance politique et l’indépendance monétaire forment un tout indissociable
Les pays africains, tour à tour esclavagisés et colonisés par l’Europe, devraient sérieusement méditer cette déclaration officielle française pour oser reconquérir leur souveraineté monétaire à l’aide de la M.U.A. inventée par eux et pour eux-mêmes. Car, confier la gestion quotidienne de la monnaie nationale à une autorité étrangère « conduirait, comme le souligne avec justesse le Président français J. CHIRAC, à des transferts de souveraineté… tout à fait excessifs au moment où la France… doit conserver entre ses mains l’essentiel des instruments lui permettant de maîtriser son destin. »Autrement dit, l’outil monétaire est l’élément essentiel de la maîtrise du destin d’un pays. Par conséquent, seule la M.U.A. peut permettre aux Africains d’avoir le pouvoir d’agir sur le cours de leur destin. Sans cette arme monétaire typiquement africaine, le F CFA et l’Euro continueront de bloquer structurellement le décollage socio-économique du continent noir. Les dirigeants africains seront toujours humiliés et ridicules dans les instances internationales en excellant dans la mendicité illimitée. Parce qu’ils prétendent diriger des pays politiquement indépendants, alors qu’ils se dépouillent naïvement de l’arme monétaire qui est l’essentiel de l’indépendance politique durement acquise.
C’est parce que la monnaie est un outil politique essentiel que la France et toute l’Europe s’évertuent à contrôler les PAZF, par le biais du F C.F.A. arrimé hier au FF et à l’Euro aujourd’hui.
En facilitant, en Afrique, la libre circulation des capitaux et la rencontre des peuples jadis cloisonnés, la M.U.A. préparera objectivement les décideurs politiques africains à la création d’un seul Etat fédéral noir aux multiples avantages plus ou moins connus du grand public.
Professeur Nicolas AGBOHOU


